Back To Top

#Cyrano chez l’#ORL : le #Nez, la #Voix, l’#Apnée et le #Panache

Dans une salle d’attente virtuelle où les anciennes salles d’armes avaient laissé place aux plateformes de téléconsultation, Cyrano de Bergerac patientait devant l’écran de son ordinateur.
Le problème était sérieux : son nez, déjà célèbre dans toute la littérature française, semblait désormais provoquer une congestion chronique, une sinusite carabinée et quelques acouphènes poétiques. Quant à sa voix, elle avait pris de telles proportions qu’elle faisait vibrer les vitres, trembler les chandelles et fuir les voisins.

Mais un autre symptôme préoccupait l’ORL : Cyrano ronflait avec une puissance telle que les habitants de la rue en connaissaient les variations nocturnes. Plus inquiétant encore, ses proches avaient remarqué, entre deux grondements, de longs silences respiratoires. Même son panache semblait parfois manquer d’air.

L’ORL apparut à l’écran avec le calme méthodique d’un homme habitué à examiner des nez moins historiques.

Après quelques questions sur le sommeil, les réveils nocturnes, la fatigue au matin et les somnolences diurnes, le médecin évoqua une possible apnée obstructive du sommeil. Il faudrait confirmer le diagnostic par un enregistrement du sommeil — à domicile ou en laboratoire — avant d’envisager le traitement approprié.

Cyrano accueillit la nouvelle avec une gravité théâtrale :

— Ainsi donc, docteur, mon nez ne se contente plus d’occuper l’espace : il prétend désormais suspendre ma respiration !

L’examen révéla une inflammation importante, probablement aggravée par l’usage intensif des alexandrins, les déclarations nocturnes sous balcon et la récitation quotidienne de sa fameuse tirade. Le diagnostic provisoire fut annoncé : sinusite aiguë, fatigue vocale, ronflements retentissants et suspicion d’apnée du sommeil.

Le traitement fut sévère : repos, lavage nasal, modération dans les envolées lyriques et examen du sommeil. On recommanda également à Cyrano d’éviter les excès qui pouvaient aggraver les troubles nocturnes, notamment l’alcool et les nuits passées à déclamer sous les fenêtres d’autrui.

L’ORL évoqua même la possibilité d’un appareil de pression positive continue, destiné à maintenir les voies respiratoires ouvertes pendant la nuit.

Cyrano blêmit.

— Un masque, docteur ? Après avoir affronté cent hommes, devrais-je donc passer mes nuits sous appareillage ?

— Un masque qui vous permettra surtout de respirer correctement, répondit le médecin.

Cyrano soupira. Pour la première fois de sa vie, il se trouva confronté à un masque qu’il ne pourrait ni défier, ni séduire, ni transformer en métaphore.

Mais Cyrano demeura Cyrano. Même derrière une webcam, même muni d’une ordonnance et condamné à respirer prudemment, il conserva cette allure de héros magnifique et légèrement ingérable.

Son nez n’était plus seulement un organe : c’était une forteresse, une proue, une enseigne, presque un personnage secondaire doté d’un contrat à durée indéterminée.

Quant à sa voix, elle restait fidèle à sa légende : trop forte pour la discrétion, trop noble pour le silence et beaucoup trop théâtrale pour un simple rendez-vous médical.

On imagine aisément Jean-Paul Rappeneau observant la scène avec ce mélange de malice, d’élégance et de tendresse qui traversait son cinéma. Chez lui, les personnages ne se contentaient jamais d’entrer dans une pièce : ils y faisaient irruption avec leur histoire, leur panache et leurs blessures.

Cyrano, même malade, n’aurait donc pas été un patient ordinaire. Il aurait été une consultation à lui seul, un cas clinique en alexandrins, un dossier médical avec cape, épée, complications sentimentales et surveillance nocturne.

La médecine moderne aurait peut-être réussi à calmer ses sinus, à surveiller son sommeil et à préserver sa respiration. Elle n’aurait jamais réussi à réduire son panache.

Et c’est sans doute cela que Jean-Paul Rappeneau avait si bien compris : les grands personnages ne guérissent pas vraiment de leur démesure. Ils apprennent simplement à vivre avec, en faisant de leurs défauts une légende.
Hommage à Jean-Paul Rappeneau, cinéaste du mouvement, du verbe et des héros qui portent leurs blessures avec élégance — même lorsqu’elles se trouvent en plein milieu du visage, et qu’elles les empêchent parfois de dormir.

 

Dr  COUHET Eric
CEO #Apnea #Connected #Center.